Pour mieux connaître Jean Calvin

L'apparition à la Librairie Droz du tomme II de la « Bibliotheca Calviniana » - bibliographie des écrits théologiques, littéraires et juridiques de Jean Calvin, due à Rodolphe Peter et Jean-François Gilmont - constitue un événement de très grand intérêt. À cette occasion, une exposition a été organisée à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève, jardin des Bastions, qui va rester ouverte jusqu'à fin mai. Francis Higman, directeur de l'Institut d'histoire de la Réformation, nous explique l'importance de cette nouvelle publication.

«Bibliotheca Calviniana»

Il faut fêter, et rendre hommage à un ouvrage récent réalisé par deux chercheurs : Rodolphe Peter, Français, pasteur et professeur à la faculté de théologie protestante de l'Université de Strasbourg, qui a commencé le travail vers 1958 et l'a poursuivi jusqu'à sa mort en 1987; et Jean François Gilmont Belge, bibliothécaire et professeur à l'Université catholique de Louvain-la-Neuve, qui a pris la relève et l'a menée à terme sous l'égide de la faculté de théologie protestante de Genève et de l'Institut d'histoire de la Réformation, grâce à une subvention du fonds national suisse de la recherche scientifique. Quel beau mélange culturel!

Une bibliographie ne va pas donner la solution intégrale à toutes les questions, bien sûr : elle ne dispense pas de lire les textes! Mais sur un aspect quand même essentiel - la publication et la diffusion des écrits imprimés de Calvin - elle donne un point de départ indispensable. Et, bien qu'à première vue une bibliographie, une liste de livres, puisse paraître l'un des genres les plus ennuyeux de la création, je vais essayer de vous dire un peu l'intérêt passionné, l'enthousiasme, qu'offre cette publication-ci.

D'abord, que savions-nous de l'histoire des éditions de Calvin avant cette publication. Les préfaces des 59 tomes des Oeuvres de Calvin, publiés de 1863 à 1900 par les érudits strasbourgeois Baum, Cunitz et Reuss, fournissent des renseignements très sommaires sur les exemplaires connus à l'époque. Ces informations étaient encore plus sommairement

reproduites dans la Bibliographia Calviniana d'Alfred Erichson, publiée en 1900. Le rôle essentiel d'Erichson (à part une seconde section, qui cherchait à résumer l'essentiel des publications sur Calvin depuis le XVIe siècle jusqu'en 1900), c'était d'indiquer où trouver une oeuvre recherchée dans le corpus des Oeuvres des éditeurs strasbourgeois. Mais on ne peut avoir une bibliographie plus sommaire.

Depuis lors, d'ailleurs, beaucoup a changé. D'importantes études sur et autour de Calvin ont été publiées, de Will Moore, d'Eugénie Droz, le volume collectif Aspects de la propagande religieuse, la bibliographie des impressions de Jear Crespin par Jean-François Gilmont. Dc nouveaux renseignements sur Calvin s( sont ainsi accumulés. De nombreuses éditions inconnues au XIXe siècle on été retrouvées.

Les moyens de transport ont évolué ce qui permet aux chercheurs de se rendre bien plus facilement sur place pour étudie: les fonds de bibliothèques lointaines. On a inventé la photographie, et la photo copie! ce qui a révolutionné notre capacité de décrire avec précision une page de titre par exemple. Et surtout, les techniques de la description bibliographique ont été développées : c'est-à-dire, ce qu'on peut apprendre sur un livre par l'étude soigneuse de l'objet lui-même, comment le livre a été fabriqué, avec quel caractères, quel papier, quelles habitudes de composition.

Pour toutes ces raisons il était bien souhaitable qu'une nouvelle bibliographie de Calvin soit élaborée (comme on l'a fait pour Rabelais, par exemple, et pour le Bibles françaises, où des ouvrages de érudits du début du siècles ont été , remplacés ces dernières années par d nouvelles bibliographies : toutes publiée chez Droz à Genève, naturellement).

Un sommet de l'art bibliographique

J'ose le dire d'emblée : la Bibliotheca Calviniana nous donne le sommet de l'ai bibliographique (si on insiste, peut-être « ex aequo » avec la nouvelle bibliographie de Rabelais). L'entrepris complète comportera quatre tomes, mai des deux premiers, qui traitent des ouvrages de Calvin publiés de son vivant, forment déjà une entité complète et autonome. Essayons de voir ce qui est tellement intéressant - voire, passionnant - dans cette publication.

Peter et Gilmont ont identifié 329 éditions d'oeuvres de Calvin imprimées entre 1532 et 1564 (date de la mort du réformateur). Pour donner un exemple, une description présente:

- titre bref-, page de titre, photographie et transcription; identification de la marque de l'imprimeur s'il y en a; colophon;

- contenu détaillé, ce chaque élément du texte, avec signatures et pagination;

- collation (de nombreux détails techniques fort utiles aux historiens du livre, pour identifier, par exemple, des éditions anonymes; étant plus spécialisés, ces détails sont imprimés en petits caractères);

- liste d'exemplaires exhaustive, avec pour la plupart la cote; c'est une récolte très riche, dépassant de loin ce qui était connu auparavant, et touchant plus de 500 bibliothèques;

- références bibliographiques : où l'édition a été décrite par d'autres bibliographes,

- notes : histoire de l'édition, particularités typographiques, éditions modernes et critiques.

Découvrir le contexte de chaque oeuvre

Par cette annotation, la Bibliotheca Calviniana dépasse les limites normales du genre « bibliographie » et atteint toute son ampleur. dans la préparation de cette annotation, Jean-François Gilmont a relu l'intégralité de la correspondance du réformateur, a consulté les registres du Conseil de la ville, du Consistoire, de la Compagnie des pasteurs (et beaucoup d'autres sources encore). Le résultat est que sur chaque texte on peut trouver des indications très variées : pourquoi tel texte a été composé (souvent à la demande d'un collègue), quelle est sa réception, quelles réponses il a suscitées, quelles polémiques; comment l'édition a été financée; les querelles entre les imprimeurs avides de publier une valeur aussi sûre que Calvin; l'opération de la censure, à Genève ou à Paris...

Chaque notice est donc un petit chapitre en soi (parfois pas si petit, d'ailleurs). L'ensemble des 329 notices est organisé par ordre chronologique (avec ordre alphabétique à l'intérieur de chaque année), ce qui met en évidence l'évolution du travail de Calvin, et l'évolution du travail des imprimeurs et éditeurs. Mais ce n'est pas tout. À la fin du tome 11, nous trouvons une série d'annexes :

- répertoire des imprimeurs / libraires concernés dans l'édition des oeuvres de Calvin;

- index des titres (le même ouvrage peut changer de titre) : alphabétique;

- index systématique des ouvrages (titres standardisés cette fois) : par catégories (Institution, commentaires, sermons, traités), puis chronologique;

- index alphabétique ses imprimeurs, indiquant où trouver dans le corps de l'ouvrage les éditions réalisées par chacun;

- index des lieux d'édition;

- index des noms propres de l'époque, et modernes.

Cet ensemble d'annexes décuple l'utilité de l'oeuvre, car il permet une multitude de différentes formes de consultation.

De nombreux modes d'emploi

Si j'affirme que nous sommes au seuil d'une nouvelle génération des études calviniennes, c'est en bonne partie grâce à cette Bibliotheca Calviniana. Avec la richesse des informations et des formes de consultation que les auteurs nous donnent, voyons quelques manières de faire de nouvelles recherches.

Bien sûr, il y a l'enrichissement de ce que nous pouvons savoir sur tel ou tel texte, les circonstances de sa composition, les éditions - et où les trouver! je n'ai pas besoin d'insister. Cette bibliographie forme la base d'une nouvelle édition de l'intégralité des oeuvres de Calvin, à paraître également chez Droz; C'est ici qu'on voit l'importance de l'index systématique, qui permet au chercheur de s'orienter dans les divers divisions de la nouvelle édition. La liste du contenu donne la possibilité d'identifier par exemple les exemplaires dont la page de titre a été arrachée (ce qui est très souvent le cas de la littérature considérée comme hérétique). Les données « techniques » (collation, signatures, initiales ornées, empreinte ... ) fournissent une banque de données sur la présentation matérielle du livre, et sur 1 habitudes typographiques des imprimeurs : elle aura de multiples applications d'éditions anonymes.

Parlons aussi des analyses rend possibles. Par les index des imprimeurs libraires, il est possible d'étudier le rapport changeant entre Calvin et ses imprimeurs La description bibliographique standardisée permet d'entreprendre des études par exemple, sur les traductions de Calvin en d'autres langues modernes-, choix ( textes à traduire, par qui, où, quand pourquoi. L'étude des lieux d'édition peut enseigner sur la diffusion de la pensée de Calvin (de Florence et Venise à Cracovie ) avec des renseignements tout à fait neufs sur la présence de la pensée de Calvi hautement déguisée, en Italie.

Vers un nouvel essor

Il y a quelques années, à un colloque à la Bibliothèque nationale de Paris sur Bible en français, presque chaque orateur disait : « C'est grâce à la bibliographie dè Bettye Chambers (Bibliographie dé Bibles en français, 1475-1600) qu'il m' été possible de préparer cette commun cation. » C'est le meilleur hommage qu'o pouvait présenter à l'auteur en question Or, je suis certain que, pour des années venir, ce sera comme un refrain dan chaque colloque et conférence sur Calvin « C'est grâce à la Bibliotheca Calviniana, de Rodolphe Peter et de Jean-François Gilmont que j'ai pu préparer ma communication. » Je l'ai déjà dit moi-même plusieurs reprises!

Je réitère : nous sommes au seuil d'une nouvelle génération d'études su Calvin, qui nous donnera de nouveaux aperçus sur Calvin, sa pensée, sa personnalité, son influence, que nous ne connais sons pas aujourd'hui. L'image que nous avons du réformateur s'en trouvera certainement modifiée. Et la Bibliotheca Calviniana sera la pierre de fondation de ce nouvel essor. Il nous a paru approprié dans la cité de Calvin, de fêter dignement cet ouvrage conçu à Strasbourg, mené a terme par un Belge, financé par la Suisse travaillé à Genève et à Louvain-la-Neuve et publié à Genève. Hommages e félicitations pour ce chef-d'oeuvre.

 

Francis Higmar

Le Protestant

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